Rio de Janeiro, São Paulo, Salvador… Plusieurs grandes métropoles brésiliennes ont connu ces dernières années une transformation en profondeur de leur politique de sécurité publique. Face à une criminalité historiquement élevée, le Brésil ne mise plus uniquement sur le déploiement massif de policiers dans les rues ou sur les traditionnelles opérations spectaculaires contre les réseaux de narcotrafic. La tendance actuelle repose sur une approche plus discrète, mais redoutablement efficace : l’usage de caméras de surveillance dopées à l’intelligence artificielle. Reportage d’Alexandre Vigier, policier français en disponibilité et instructeur de tir au Brésil.
Un changement de doctrine tactique
Crise budgétaire, retraites non remplacées, mais aussi volonté d’éviter des affrontements violents et meurtriers : plusieurs facteurs ont poussé les autorités brésiliennes à revoir leur stratégie. Les traditionnelles interventions de police dans les zones sensibles, notamment contre les faccões criminosas (bandes criminelles organisées), donnaient souvent lieu à des échanges de tirs, parfois fatals pour les forces de l’ordre, les criminels, mais aussi pour les civils.
La nouvelle doctrine privilégie une approche chirurgicale : interpeller les suspects en dehors de leur zone d’activité criminelle, et à un moment où ils ne s’y attendent pas. Une méthode inspirée des unités d’élite comme la BRI française : intervenir à froid, une fois les faits établis, et non dans l’urgence de l’action.
Des technologies de pointe au service de l’ordre
Le pivot central de cette mutation repose sur un système d’analyse vidéo par intelligence artificielle. Déployé depuis plusieurs années à titre expérimental, il est aujourd’hui pleinement opérationnel. Le principe : connecter n’importe quel type de caméra, fixe ou mobile, à une plateforme d’analyse capable d’identifier en temps réel des individus ou des comportements suspects.
Grâce à la reconnaissance faciale, à l’analyse morphologique, et même à la reconnaissance de la démarche ou de tatouages spécifiques, le système permet le suivi d’un individu à travers différents secteurs urbains, à pied ou en véhicule. Des alertes automatiques sont déclenchées en cas d’événement suspect : bagarre, agression, vol, circulation d’un véhicule volé, présence d’armes, etc.
Un opérateur humain peut alors déclencher une intervention policière ciblée. En cas de fuite, le système actualise l’apparence du suspect à partir des nouvelles images (changement de vêtements, par exemple), et anticipe les probables itinéraires de repli grâce à l’analyse comportementale.
Une efficacité reconnue sur le terrain
Les résultats sont probants. Dans les zones équipées de ce dispositif, les autorités constatent une baisse significative des faits de délinquance.
Le système, opérationnel de jour comme de nuit grâce aux caméras thermiques ou infrarouges, permet également de traiter efficacement des affaires complexes : homicides, enlèvements, séquestrations… En suivant les trajets des victimes et des suspects, il facilite la localisation rapide des lieux de détention, ou la vérification des dépositions lors des enquêtes.
Il s’est imposé comme un outil stratégique et tactique incontournable pour les unités d’investigation et les équipes d’intervention.
Sécurité des bâtiments : une révolution silencieuse
Au-delà de la voie publique, l’intelligence artificielle appliquée à la vidéosurveillance trouve également des applications majeures dans la sécurisation des sites sensibles. Dans les bâtiments administratifs, carcéraux, militaires ou encore dans les ministères, le système a démontré des performances remarquables en matière de contrôle d’accès et de détection d’intrusion.
Grâce à la reconnaissance faciale et à l’identification automatisée des véhicules, la présence d’un individu non autorisé dans une zone restreinte déclenche immédiatement une alerte, sans nécessité d’un filtrage humain permanent. Une avancée qui réduit considérablement le besoin en dispositifs de sécurité classiques, tout en renforçant la réactivité des équipes présentes sur le site.
Ce type de surveillance a également prouvé son efficacité dans la prévention des tueries de masse, notamment dans les établissements scolaires – un phénomène tristement courant en Amérique du Nord – ou encore dans la lutte contre les intrusions à visée terroriste.
Un outil de gestion pour le monde professionnel
Dans le secteur privé, la technologie offre également des perspectives nouvelles. Elle permet de contrôler la présence effective des employés, de vérifier le port des équipements de protection individuelle (EPI), et d’autoriser ou restreindre l’accès à certaines zones en fonction du poste ou du niveau d’autorisation. Un salarié licencié pourra, par exemple, être automatiquement bloqué à l’entrée d’un site. Ces applications renforcent la traçabilité, la responsabilité et la sécurité globale au sein de nombreuses structures, tout en libérant du temps et des ressources humaines.
Liberté contre sécurité : un débat rapidement tranché
Comme dans tout système de surveillance massive, la question des libertés individuelles a été soulevée mais sur le terrain elle a rapidement été éclipsée par les résultats. Les autorités insistent sur le fait que le dispositif ne traque ni les citoyens honnêtes, ni les contrevenants routiers. Son usage est strictement réservé aux affaires criminelles, à la recherche de suspects, ou à l’assistance en cas de flagrant délit. Les images et données collectées ne sont ni diffusées ni stockées à des fins de profilage généralisé.
Une prouesse technologique au service de la sécurité et de la performance
Qu’il s’agisse de sécurité publique, de protection des infrastructures sensibles ou de gestion du personnel, cette technologie représente une avancée majeure, à la croisée des enjeux sécuritaires et organisationnels. Une chose est sûre : l’intelligence artificielle n’est plus un outil du futur. Elle est déjà en train de transformer en profondeur la manière dont les sociétés sécurisent leurs espaces et protègent leurs citoyens.
Le système d’intelligence artificielle appliqué à la vidéosurveillance, désormais pleinement déployé dans plusieurs grandes villes brésiliennes, pourrait bien inspirer d’autres pays confrontés à des problématiques sécuritaires similaires.
Reste une question : la France, patrie du « Cocorico », franchira-t-elle un jour ce cap technologique ?









