Montée des tensions internationales
Dans un monde interconnecté, en proie aux conflits, la production agricole et les denrées alimentaires deviennent des enjeux de puissance. Patrice Moyon, chroniqueur économique et éditorialiste Ouest-France, rappelait justement le contexte économique et sécuritaire lors du SPACE : « Dans un contexte de guerre en Ukraine, avec le blocus des ports de la Mer Noire, la question de l’agriculture devient centrale, surtout lorsqu’il existe une volonté de la part de la Russie d’en faire un levier de puissance. Le fait de disposer de suffisamment de ressources alimentaires permettrait à l’Europe de pouvoir continuer à pacifier les relations dans le monde », explique-t-il. « C’est l’ère des hippopotames, féroces, véloces, polygames », comme l’explique Sébastien Abis, dans le Demeter 2025 (IRIS).
L’agriculture européenne face aux désordres internationaux
Dans une région Bretagne historiquement productrice de denrées alimentaires grâce à un fort maillage de producteurs et d’usines agroalimentaires, « l’Union européenne sera toujours aux côtés des agriculteurs », assure Petr Lapka, chef d’unité pour la France et le Bénélux à la DG Agri. « Nous faisons attention aux secteurs sous pression, les accords comme le Mercosur seront bénéfiques pour l’agriculture. »
Alors que la nouvelle PAC 2028-2034 est en discussion au sein des instances européennes, le montant devrait déjà passer de 387 à 300 milliards d’euros. « Le budget a baissé mais il est plus adapté aux enjeux. Il n’y aura plus 80% de la PAC pour 20% des agriculteurs. Le budget baisse mais il sera mieux réparti », ajoute Hanane Gassot, coordinatrice du plan stratégique de la PAC pour la France, à la DG Agri. « L’idée est de construire une véritable stratégie et pas seulement le cumul de plusieurs outils éparses, incarné par la mise en place d’un guichet unique et en essayant de se concentrer sur les incitations plutôt que sur les interdictions », complète Petr Lapka. L’accord commercial avec les États-Unis pourrait lui aussi venir remettre en cause les fondements de l’agriculture européenne. Cette tendance renforce l’importance de faire de l’agriculture, une activité locale. « On nous demande de respecter le principe de subsidiarité », confirme-t-il.
Repli nationaliste
Face aux changements qui sont à l’œuvre, il existe un fort risque de repli national des politiques agricoles. « Et si la tendance actuelle à la montée des nationalismes et des rivalités entre puissances – à l’instar de l’affrontement en cours entre les États-Unis et la Chine – se renforçait et s’élargissait même à l’horizon 2050 ? », questionne Marine Raffray, dans le Demeter 2025 (IRIS). Hanane Gassot, au SPACE, abonde dans ce sens : « Il existe un fort risque de nationalisation de la Politique agricole commune », ce qui signifierait une prise en charge de la PAC par chaque Etat membre de l’Union européenne et donc un affaiblissement de la politique commune.
« Dans ce contexte conflictuel, les ambitions grandissantes de souverainetés nationales à travers le monde verraient les pays concentrer leurs efforts vers leurs enjeux nationaux, notamment afin d’assurer leurs approvisionnements stratégiques : militaires, énergétiques et alimentaires principalement », complète Marine Raffray. « […] Les situations de fragilité alimentaire de certains pays peuvent fournir des opportunités d’influence par d’autres nations. Pendant des décennies, les États-Unis ont ainsi mobilisé leurs surplus agricoles pour les écouler dans des programmes d’aide alimentaire à l’international dans lesquels ils affichaient des objectifs d’ordre diplomatique – notamment pendant la guerre froide. En 2022, les relations nouées par la Russie avec des pays du Sud, via notamment ses exportations agricoles, ont rappelé ce rôle géopolitique des denrées alimentaires. »
Au même titre que l’outil militaire ou diplomatique, la sécurité alimentaire est un levier important dans le jeu des puissances mondiales, qui se traduit par une prédation et une instrumentalisation des denrées alimentaires, objet d’un futur affrontement ?
Simon DOUAGLIN









