Les « mafias », ignorées et pourtant si puissantes.
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Photo : Comment les entreprises peuvent-elles réagir face à la mafia ? - Crédits : Pexels - Aleksandar Radovanovic

Les « mafias », ignorées et pourtant si puissantes.

par | Renseignement et géopolitique, Sécurité générale, Signaux faibles, décisions fortes

Les « mafias » sont infiniment plus puissantes que la grande criminalité organisée, notamment par leur permanence à travers les siècles. Comment les entreprises peuvent-elles réagir lorsqu’elles sont confrontées à ces organisations ?

Dans son dernier livre (1), Thomas Gomart, Directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) note l’importance de la grande criminalité dans les rapports internationaux. Il regrettait d’ailleurs que, dans ce cadre, le rôle de ces grandes organisations criminelles ne soit pas étudié par les experts, car elles jouent un rôle fondamental. Il faut distinguer la Grande criminalité organisée et les « mafias ». La première regroupe quelques centaines de personnes, avec des liens hiérarchiques et une discipline interne. Elle pratique, à haute dose, les braquages, le trafic de drogue, la prostitution, la fraude financière et autres activités prédatrices visant l’État. Les profits sont recyclés dans l’économie légale de manière assez basique.

Cette grande criminalité exerce une influence, même indirecte, sur l’appareil d’État, la Justice, l’économie et les médias. Les cartels, notamment au Mexique, les Bratva en Russie, ajoutent un certain contrôle du territoire, une domination de la diaspora, des liens étroits avec les institutions et les milieux d’affaires, de la corruption et intimidation généralisée. Cependant, les groupes de la grande criminalité organisée ne dépassent qu’exceptionnellement la durée de vie de leur chef, lui survivant parfois en la personne d’un frère ou d’un beau-frère, plus rarement d’un fils. C’est le cas des groupes comme la « Brise de mer » en Corse.

Sokaya ou le Racket systématique

C’est une tout autre affaire avec les « mafias ». Ce qui est communément nommé sous ce terme englobant comprend la mafia sicilienne, la Camorra napolitaine, la ‘Ndrangheta calabraise, la Sacra Corona Unita des Pouilles, les Triades chinoises, les Yakusa japonaise. C’est tout. Bien entendu, ces « mafias », comme la grande criminalité organisée, pratiquent toute forme de criminalité. Elles infiltrent massivement l’économie légale. Ainsi, Fuji, la troisième banque japonaise en importance, a versé 200 millions de yens à des Yakuzas pour garantir la tranquillité de son assemblée générale annuelle. Ce n’est qu’un exemple d’un racket systémique nommé « Sokaya ». Les « mafias » contrôlent étroitement leur territoire et sont présentent dans le monde entier. On estime que la ‘Ndranghetta agit dans 84 pays.

Mais les « mafias » ont des spécificités qui les rendent tout à fait particulières et d’une puissance inégalée. Elles tiennent à leur histoire (2). Les « mafias », qui ont plus d’un siècle d’existence, se sont créés en réaction contre l’État-nation qui menace les pouvoirs locaux traditionnels. Elles jouent un rôle politico-social sur leur territoire. Elles entrent ainsi en symbiose avec l’oligarchie financière et l’appareil d’État dans un enchevêtrement pervers entre affairisme criminel, institutions et système politique, permettent un soutien électoral à certains politiciens contre l’attribution de marchés publics. Elles savent réagir contre les mesures policières ou de la Justice. Elles fonctionnent même dans l’absence temporaire ou durable d’un chef. Elles mettent en place des mesures de contre-ingérence en glissant des taupes dans la police, la magistrature, en suscitant des faux repentis qui salissent les véritables et dont les aveux intoxiquent la police et la Justice. La violence reste un pis-aller.

Surtout, les « mafias » sont des sociétés secrètes. On ne les rejoint que par cooptation familiale ou clanique après un rite initiatique. Les impétrants de la mafia sicilienne ont le doigt percé et leur sang est répandu sur une image de la Vierge qui est ensuite brûlée. Ces rites, ces pratiques, font que les « mafias » résistent à tout, à vingt ans de fascisme italien, à cinquante ans de communisme chinois, qui ont utilisés tous les moyens, mais vraiment tous, pour extirper ce contre-pouvoir qui leur faisait de l’ombre.

Comprendre les ressorts mafieux pour les combattre

Cette imbrication avec le pouvoir politique, qui est un des grands traits des « mafias », atteint les plus hauts niveaux. Gomart note les liens du Président Trump avec la mafia italo-américaine. C’est une caractéristique des Présidents des Etats-Unis, citons Kennedy évidement. Une déclaration du ministre de la Sécurité publique chinois, Tao Siju, donne le ton dans l’Empire du milieu : « Les membres des Triades ne sont pas tous des gangsters. S’ils sont de bons patriotes, s’ils assurent la prospérité de Hong Kong, nous devons les respecter », indique-t-il en 1995. Il serait étrange que cette pénétration très profonde ne conduise pas à prendre des décisions favorables aux « mafias ». Et, qu’en retour, celles-ci ne rendent pas service aux autorités étatiques. Il semblerait que l’arrivée massive aux Etats-Unis de fentanyl, cette drogue ultrapuissante, soit coordonnée par les Triades pour affaiblir ce pays dans la compétition avec la Chine. Comme la diffusion de l’héroïne a permis l’affaiblissement du corps expéditionnaire des Etats-Unis au Vietnam dans les années 1965-1975.

Les hommes de la sécurité doivent tenir compte de cette situation internationale. Il est nécessaire de combattre les « mafias », c’est une évidence. Cela passe par la connaissance intime des ressorts « mafieux », par des études biographiques des contacts entretenus par l’entreprise pour détecter les personnes en « odeur de mafias », et l’instauration de chartes éthiques qui permettent à l’entreprise de licencier ceux qui tombent dans les filets des « mafias ». Mais, à un moment

donné, il faut entrer en contact avec ces pouvoirs de l’ombre. C’est ce qu’un groupe chimique allemand a compris, dès le XIXeme siècle. Avant d’installer une usine en Sicile, il a délégué un homme de confiance pour traiter avec la mafia. La question réside évidement dans le choix de cet homme de confiance.

Par le passé, des officiers des services de renseignements, anciens ou actuels, ont été missionné. Il semblerait qu’une tendance récente verrait le choix se porter sur des « intermédiaires ». Qui se targuent de contacts avec les patrons des « mafias ». C’est évidement un tort. Cela risque tout simplement d’accroitre la pénétration des « mafias » dans des entreprises qui se croient saines. On ne dine avec le Diable qu’avec une très longue cuillère.

Pascal Junghans, président de Cereinec. 

(1) Thomas Gomart, Qui contrôle qui ? éditions Tallandier, 2026.

(2) À lire l’ouvrage de base sur le sujet : Salvatore Lupo, histoire de la mafia des origines à nos jours, édition Flammarion.

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